La solitude de Kayla

22-23 décembre 2010

Kayla sentit la transformation s’accomplir en Näques et ressentit la même douleur qu’elle avait éprouvée elle-même dans ces moments où elle se demandait si cela valait la peine de mener encore la résistance. Elle se souvint de sa sœur de lait, Tanita devenue droïde et qu’elle avait dû abattre pour préserver la révolte. Autrefois, la lutte était si peu organisée, les avanteures ne connaissaient pas encore la technique de la barbison et sa sœur n’avait pas pu être podagrénée. C’était sans doute pour cela que l’anodoxe avait été complètement réussi avec elle et plus rien n’avait subsisté de son humanigrité.

Comme les choses auraient été différentes si sa sœur ne s’était pas fait prendre! Tout ceci à cause de ce maudit foirqueur de Turkheim. Dire que sa sœur y avait cru et s’était laissé persuader qu’il était vraiment amoureux d’elle ! Après l’anodoxe inévitable Kayla n’avait pas eu d’autre choix que de la tuer quand elle était revenue au camp. Ce n’était pas seulement qu’elle lui avait tendu une embuscade mais surtout qu’elle avait parhi toute la cause des avanteures en menant au cœur de la résistance les troupes de Turkheim. Combien de ses autres sœurs victimes de l’anodoxe avaient été sacrifiées ce jour-là. Sa gorge se serra en pensant qu’elle aurait dû faire de même avec Näques s’il n’avait pas subsisté en elle une partie de son âme humaine. Elle posa doucement le doigt sur une des larmes de Näques et le froid métallique la surprit. C’était à la fois fascinant et répugnant de penser qu’une partie d’une âme d’avanteure était emprisonnée dans cette machine si parfaite qu’abritait ce qui n’avait désormais plus que la pararence de Näques.

« Näques », dit-elle doucement. « Ne pleure pas. Je te crois et sais que tu ne nous veux pas de mal. Il faut juste que tu les comprennes. Beaucoup d’entre elles ont perdu des sœurs et même des sœurs de lait lorsque nous avons été attaquées par les droïdes »

« Je sais », répondit Näques en s’essuyant d’un revers de la main. « C’est juste tellement dur à accepter. Hier encore j’étais l’une de vous et aujourd’hui je vois que toutes ont peur de moi. Je n’ai pourtant fait que servir la cause et…» les sanglots l’étouffèrent et elle ne put continuer sa phrase. Les billes de métal tombaient avec un bruit aigu et roulaient dans tous les sens avant de s’aplatir dans une mare luisante. Näques s’essuyait maintenant rageusement les joues, en colère de constater que cet éparpillement des billes avait causé une telle clameur dans les rangs des avanteures qui la regardaient comme si elle était un monstre.

« Moi je n’ai pas peur de toi » commença Kayla avant de s’interrompre interdite. En s’essuyant les joues avec force, Näques avait étalé les billes métalliques et une partie d’elles ayant pris l’apparence et visiblement la texture de ferraille, avait griffé les joues de Näques et laissait entrevoir une autre joue irisée qui luisait sous sa peau diaphane. Le spectacle était comme pour ses larmes fascinant et révoltant à la fois.

« Qu’est-ce qui te prend ? Qu’est-ce que tu regardes ? » hurla Näques en se tournant pour la regarder de face. Elle avait l’air possédée et ses yeux avaient pris l’éclat métallique des larmes non versées. Elle vit alors son propre reflet dans les yeux de Kayla et la vision de son visage écorché mais si lisse dessous la glaça. « Je suis monstrueuse » dit-elle dans un souffle. Voilà donc ce qu’elle était devenue. Une machine ! Une parfaite machine à tuer. Elle détourna les yeux et sentit la colère monter en elle telle la marée d’huile qu’elle avait si souvent observée sur la plage des deux lunes.

« Allez au Narquou !» siffla-t-elle entre ses dents et sa voix sortit métallique et grinçante. « Allez toutes au Narquou ! Qu’il vous emporte vous et les Turkheimites. Je n’ai pas besoin de vous, je n’ai besoin de personne ! ». Elle se retourna vers Kayla et celle-ci sentit toute sa haine et toute sa peine mais sans pouvoir la consoler. Elle avait été incapable de prendre dans ses bras une de ses sœurs avanteures depuis la mort de Tanita. « Et toi en premier » poursuivit Näques. « Tu n’es qu’une égoïste ! Si tu étais restée pour l’aider, Tanita ne serait pas morte aujourd’hui. Elle était bonne et douce et savait comment nous consoler. Avec elle à notre tête nous aurions eu une chance contre les Turkheimites peut-être même que nous aurions eu une chance de vivre en paix avec eux. J’aurais tellement voulu que ce soit toi à subir l’anodoxe et non elle. Elle ne voulait que la paix mais tu étais jalouse d’elle et l’as laissée mourir».

« Näques ! » s’écria Kayla. « Tu sais bien que ce n’est pas vrai ». Elle tendit la main vers Näques qui se débarrassa d’une secousse de sa main.

Une des avanteures ne put retenir un rire nerveux. C’était un spectacle tellement grotesque de voir Näques pleurer ainsi avec sa joue humaine déchirée et cette autre joue si parfaite, lisse et métallique dessous. Le pire c’était de voir ses billes tomber de ses yeux et rouler dans tous les sens et entendre sa voix tellement étrange. Näques leva la tête furieuse et foudroya l’avanteure du regard mais ceci n’eut que l’effet contraire de ce qu’elle souhaitait et l’avanteure reprit de plus belle son rire nerveux. Näques la regarda avec une haine renouvelée avant de s’enfuir en rompant le rang des avanteures.

« Näques ! » hurla Kayla. « Reviens, je t’en prie » mais Näques était déjà très loin et ne jeta même pas un regard en arrière. Kayla se sentit comme une orpheline. Elle et Näques avaient été si proches autrefois et tout avait changé maintenant. Plus rien ne sera comme avant pensa-t-elle. Mais l’heure n’était pas à l’auto-commisération, il y avait plus grave et il lui faudrait toute son énergie pour affronter ceci. Elle sentit plus qu’elle n’entendit le murmure des pensées des avanteures. Certaines visiblement se demandaient si vraiment elle avait eu besoin d’abandonner Tanita aux mains de Turkheim ou si elle l’avait fait pour se débarrasser de cette dernière. Tout le monde connaissait le caractère fougueux de Kayla et beaucoup avaient observé avec une certaine réserve l’esprit de compétition qui semblait animer les deux sœurs de lait. Pourtant être sœur de lait était une chose si rare qu’elles auraient dû se considérer mutuellement comme un cadeau précieux d’Articlé. Très peu d’avanteures étaient encore capables du processus et le nombre de celles qui pouvaient accomplir le processus et en même temps donner le lait était encore plus faible.

« Je n’avais pas le choix » dit Kayla dans l’esprit des avanteures qu’elle sentit hostiles. « Je n’avais pas le choix ! » reprit-elle à haute voix. « Si j’étais restée avec Tanita, nous nous serions fait prendre toutes les deux et nous serions mortes à l’heure qu’il est. Plus personne n’aurait pu conduire la révolte puisque nous étions les deux seules élues, les dernières du clan des Keelites ». Elle sentit l’un après l’autre les esprits se satisfaire de ses explications et se tranquilliser mais un ou deux résistaient encore.

« Vous n’êtes que des bandes d’ingrates ! » cria Shawna en s’interposant entre Kayla et le rang des avanteures. « Sans Kayla vous seriez toutes mortes ou esclaves des Turkheimites jusqu’à ce qu’ils en aient assez de vous ».

Kayla leva une main pour l’interrompre et tout en la rassurant mentalement, elle lui fit comprendre que ce n’était pas le moment d’affaiblir le rang des avanteures avec d’autres disputes. « Vous pouvez rentrer chez vous » dit-elle d’une voix neutre. « C’est tout pour aujourd’hui. Il n’y aura pas d’autre réunion et je ne pense pas que les Turkheimites attaqueront aujourd’hui. Ils pensent sans doute que nous ne sommes pas au courant pour l’anodoxe et que Näques nous trahira en les menant jusque chez ce nouvel abri ».

« Elle le fera certainement maintenant si elle ne voulait pas le faire avant » fusa une voix au milieu de la foule.

« Qui a dit ça ? » glapit Kayla

« Moi » répondit une voix nasillarde et elle reconnut la jeune avanteure du début qui avait douté de la bonne foi de Näques.

« Näques ne nous trahira jamais » dit Kayla d’une voix tranquille. L’effet de sa voix ainsi que les ondes qu’elle transmettait eurent raison des dernières résistances et le rang des avanteures se dispersa dans les casates.

« Tu es certaine que tu vas bien ? » demanda Shawna d’un air inquiet. Elle savait combien il avait coûté à Kayla de tuer sa propre sœur de lait.

« Je vais bien Shawna, merci ! » dit Kayla d’une voix douce. « Tu peux rejoindre ta casate. Dors bien. Nous nous verrons demain ».

Shawna acquiesça et en quelques secondes Kayla se retrouva seule sur la place déserte au milieu des casates. Elle sentit la tristesse la submerger et son cœur fut pris comme dans un étau. Elle sentit son cœur battre dans sa gorge qui se nouait et reconnut cette sensation familière de nausée qui lui montait aux lèvres. Elle se sentait si seule depuis la mort de Tanita et il n’y avait eu que Näques pour l’égayer et jouer à mille jeux avec elle. Toutes les autres la craignaient plus qu’ils ne l’aimaient et Näques était la seule qui n’avait pas peur de lui tenir tête et la traitait comme une avanteure normale. Que feraient les avanteures si elles apprenaient qu’elle avait commencé le processus comme autrefois au lieu de l’usiner comme toutes les autres le faisaient désormais. Plus personne n’avait recours à l’ancien processus considéré trop peu fiable et aucune des avanteures ne voulait prendre le risque que le Xbiosite ne réussisse pas. Elles savaient toutes que le Xbiosite n’était fiable que si on avait recours au processus usiné et non pas quand on accomplissait le processus d’autrefois.

Quelle folie ! pensa-t-elle. Comment allait-elle pouvoir justifier son choix ? Comment affronter le regard de Shawna ? Accomplir le processus et en plus en ayant eu recours à un des Turkheimites en captivité et non à un reliquat des ancêtres. Kayla savait que si elle avait eu tort, personne dans le rang des avanteures ne lui pardonnerait son audace. Pas même Shawna. Elle porta sa main à sa bouche pour étouffer le sanglot qui lui montait à la gorge. Une vague de lassitude la submergea à son tour et elle pensa à Näques qui avait ressenti la même tristesse il y avait à peine quelques instants même si c’était pour des raisons différentes. Elle se sentait si seule et avait tellement besoin de se confier. Elle aussi aurait tellement voulu que Tanita soit là pour la prendre dans ses bras et la consoler. Tanita avait toujours su consoler tout le monde, pensa-t-elle et les larmes reprirent de plus belle. Elle se sentit vraiment seule au monde et les sanglots secouèrent ses épaules tandis que les larmes coulaient sans restriction le long de ses joues.

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