Filet de soul

8 mars 2011

Filet de soul

 

Elle se débattit mais cela sembla inutile tant le filet l’enserrait de toutes parts épousant son corps comme un gant. L’anti matière de son tressage était du même acabit que son propre corps immatériel et elle ne réussit donc pas à le traverser. Impuissante elle regarda les ectoplasmes du bateau fantôme la hisser lentement vers eux. Elle se rappela du conseil de ses grands-parents qui avaient été ses gardiens depuis la mort de ses parents et se dit qu’elle aurait dû les écouter et ne pas s’aventurer si loin de sa soulitude natale faite de douceur.

Tout était la faute de ce maudit printemps, de cette illusion de licorne à la noix et de son caractère de funambule qui ne résistait jamais à l’envie de se balancer dans les airs entre deux gouffres aussi profonds l’un que l’autre. Les trous noirs du système soulaire ardent dans lequel elle était entrée par mégarde ou par entêtement – elle ne se souvenait plus – et qui avait fini de la désincarner après qu’une brûlure mille fois plus intense qu’une fièvre de licorne l’eût terrassée.

Et pourtant tous les signes avaient été là : le regard paniqué de ceux qui venaient d’apprendre le rite du passage par le douanier, le froid mordant qui s’échappait par la seule fenêtre de l’autre monde –placée si haut qu’il était impossible de regarder de l’autre côté de la vitre, l’odeur de soufre qui accompagnait chaque déflagration des êtres qui passaient à travers la porte et dont il ne restait qu’une pyrogravure dont chacune s’alignait aux côtés des autres faites avant elle. En bref, un spectacle qui eût refroidi les fantasmes même du plus ardent des pionniers mais elle avait continué son chemin, attirée par l’idée de cette découverte stellaire.

Le douanier à la face de rhinopithèque qui était assis comptant ses sous à la lisière des deux mondes n’avait pas arrêté de lui faire remplir tellement de papiers qu’elle avait failli finir dans ses mauvais papiers. « Quelles sont toutes ses manœuvres dilatoires ? » s’était-elle écriée excédée à quoi il lui répondit que c’était cela le prix – eh oui, il fallait toujours en revenir au prix dans ce bas monde – du passage dans l’autre monde. Il fallait bien réfléchir et ce n’était pas tant des manœuvres dilatoires que préparatoires à une décision qui serait finale.

En bon intermédiaire du suzerain de ce monde qui lui transmettait ses ordres à travers une corne creuse d’une licorne d’autres fois, il se chargeait de lasser les êtres résolus à passer dans l’autre monde pour qu’uniquement ceux qui ne pourraient plus êtres des marionnettes malléables finissent par franchir le pas. De toute façon pensait le suzerain en se regardant le nombril qui avait besoin de bien des soins de vassaux pour ne pas se détacher de son corps, ce genre de personnes ne lui serviraient à rien parce qu’ils ne seraient pas des vassaux obéissants. Car il fallait des êtres obéissant aveuglément pour caresser le corps immobile du suzerain qui devenait de plus en plus flasque et incapable de contenir ce bout de chair tremblotant au milieu. Le massage devait se faire en cercles concentriques partant de l’extrémité du corps et en ronds plus serrés pour se rapprocher de ce nombril violacé et la tache devenait non seulement plus épuisante mais aussi plus répugnante. En effet, à force d’immobilité le suzerain en devenait une énorme masse graisseuse dont l’arrivée du printemps exacerbait les effluves mortels et atteindre les extrémités pour s’essayer à exécuter au moins un cercle devenait une tache de plus en plus impossible du vivant de chaque vassal. Autant dire que le suzerain était très difficile à cerner pour n’importe quel être et elle s’était dit que n’importe quel autre destin valait mieux que d’être condamnée à cerner ce monstre, surtout que le printemps approchait à grands pas.

Les manœuvres avaient donc continué un bon moment et les ripostes acerbes fusant des deux parts avaient failli la mettre dans les mauvais papiers du douanier à la face de rhinopithèque et à la prunelle morte mais finalement elle réussit à finaliser ses démarches. Il lui restait avait dit à la fin le douanier de se débarrasser du reste d’aveux peccamineux pour accomplir le rite du passage. En se tournant vers lui pour demander ce que cela voulait dire, elle vit une lueur sadique enfin rallumer le regard de poisson mort du douanier qui lui dit avec un sourire torve qu’elle allait être brûlée au chalumeau pour que le peccamineux et la chair se détachent d’elle et qu’elle rentre éthérée dans l’autre monde laissant ses restes comme ornement au mur des « l’amant à sillons ». Elle eut un instant de panique mais c’était trop tard, c’était le prix à payer se dit-elle en se résignant et elle avança vers la porte faite de chalumeaux.

Elle se souvint d’une sensation de brûlure insupportable s’accompagnant d’une déflagration assourdissante et l’instant d’après elle flottait en apesanteur dans un espace feutré dont le silence et l’épaisseur du noir n’était brisé que ça et là par de doux clapotis et des rais d’une luminosité intense qui n’éclairaient bizarrement rien d’autre qu’eux-mêmes laissant le reste de l’espace dans le noir. Elle eut à peine le temps de sentir plus qu’elle ne vit d’autres êtres immatériels flottant auprès d’elle qu’une masse de cordes avait été jetée sur elle et qu’on la ramenait inexorablement vers le bateau fantôme. Une fois hissée à bord, elle fut soulevée rudement et que ne fut sa surprise de tomber nez à nez avec un faciès désormais familier, rhinopithèque pensa-t-elle avant de perdre connaissance.

Quand elle revint à elle, une version ectoplasmique du suzerain se tenait flasque devant elle et à côté d’elle l’ectoplasme du douanier qui frottait lentement et délibérément une énorme lame contre un trou noir et tandis qu’elle le regardait médusée, il se tourna vers le suzerain et lui demanda

« Comment voulez-vous votre filet de soul ? »

« Bleu » fut la réponse

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