Le discours de Ming-Hoa

Quand Ming Hoa dut affronter le regard de Chow, il sentit comme un froid glacial le transpercer et dut regarder ailleurs. Elle savait certainement ce qui s’était passé et cherchait à le rendre fou. Il avait pourtant essayé de réparer son erreur en assurant des funérailles en grande pompe à Cuifen mais rien n’y fit. Il lui sembla que Chow était un démon résolu à traquer la moindre parcelle de sanité chez lui dans une frénésie de vengeance. Non seulement elle était parfaitement au courant et voulait lui faire perdre la tête en lui donnant la place d’honneur mais en plus elle le narguait ouvertement en l’obligeant à effectuer l’oraison aux morts.

Ming Hoa n’était pas particulièrement superstitieux mais il ne pouvait s’empêcher de penser aux vieilles légendes qui racontaient combien le défunt restait auprès de celui qui en avait fait l’oraison tant que ce dernier gardait encore des sentiments pour lui. Or Chow devait connaître l’intensité de ses sentiments pour Cuifen et voulait donc qu’il souffre éternellement car Cuifen ne le quitterait jamais et il serait hanté pour toujours par le pâle éclat de sa face lumineuse. La fièvre le saisit de nouveau malgré le vent hivernal qui s’engouffrait dans le temple. Il se leva, se mit en face de l’assemblée et s’éclaircit la voix.

« Cuifen était une très gentille et douce jeune fille » dit-il. « Elle avait la beauté de celles qui n’ont pas besoin d’artifice et dire qu’elle était belle serait un euphémisme car elle était resplendissante ». L’image de Cuifen, les yeux mi-clos l’observant lui apparut devant les yeux et il crut défaillir. « Au commencement », poursuit-il, « je ne me rendais pas compte de combien elle était gentille. C’était une fille formidable qui n’hésitait pas à aider Ju-Long, le neveu d’Eu-meh à l’écurie pour que nous ayions tous des chevaux en bonne santé pour porter le courrier». « Elle était belle », reprit-il.

Cuifen avec son petit bandeau de velours qui lui retenait les cheveux, Cuifen avec sa frénésie de vivre, Cuifen dont les couches successives de vêtements lui avaient fait penser à des matriochkas Cuifen qui s’était refusée à lui en le traitant de rapace. Cuifen qui gisait morte à ses côtés…

Il n’avait jamais compris exactement comment c’était arrivé. Un instant il la tenait tandis qu’elle lui infligeait une douleur vive en lui tirant son catogan soigneusement noué dans sa nuque et l’instant d’après elle gisait morte à ses côtés. Depuis ce jour, le monde autour de lui s’était coloré de gris et il avait vaqué à ses occupations comme une âme en peine, nyctalope condamné à ne plus voir d’autre couleur que l’éclat de malachite qu’avaient les yeux de Cuifen quand elle souriait. Une autre couleur aussi l’obsédait parfois quand il s’autorisait une pensée à ce coquelicot fait de trois grosses taches qui venaient carminer son pantalon blanc immaculé : rouge sang ! Il s’était demandé en se réveillant avec Cuifen morte à ses côtés par quelle mystérieuse pathologie il se trouvait comme atteint d’encoprophagie voulant consommer la moindre particule de sang qui s’écoulait de lui, un peu comme pour se régénérer en autosuffisance. Cependant il s’était très vite aperçu que le sang ne provenait pas de lui mais d’une petite blessure dans la tempe de Cuifen. Un petit trou fait par un objet qui semblait assez contondant et qui avait la forme d’un petit coquelicot de profil. En buvard humain, Ming-Hoa aurait voulu absorber la moindre goutte de sang qui s’était écoulée hors de Cuifen.

Saperlipopette, se dit-il. Pourquoi l’avait-elle donc refusé ? C’était totalement incompréhensible après ces quelques semaines où il avait pu observer combien elle cherchait à l’aguicher. En plus il avait bu une décoction de clous de girofle et avait donc très bonne haleine quand il lui avait parlé avant sa mort. C’était sans doute la xénophobie envers les vieux notables de son espèce qui avaient vécu dans le faste tandis que les autres avait connu la pauvreté d’un foyer simple. Quand il avait été muté après la révolution dans son ancien quartier pour la restructuration du vieux bureau de poste, il avait su qu’il s’exposerait à des railleries puisque beaucoup de personnes dans le quartier ne l’avaient jamais accepté comme un des leurs.

Ju-Long observait Ming-Hoa avec des yeux remplis de haine. Pour lui le vieux fou était une anomalie et une aberration de la nature dont il se passerait bien. Il trouvait que son corps faisait penser à une illuviation où une chair putride aurait rempli le rôle des sédiments et le sang fétide le rôle des eaux s’infiltrant dans sa vieille carcasse. La peau du visage de Ming-Hoa était en effet tellement ridée qu’on aurait dit des strates d’origine non identifiée. Il pensa au rôle que jouait maintenant le vieux scrognegneu dans les funérailles de Cuifen et la jalousie lui causa un pincement au cœur. Il sentit monter en lui une envie irrésistible de poser ses mains autour du cou ridiculement mince de Ming-Hao et de serrer jusqu’à ce que ce dernier ne puisse plus proférer une parole.

Eu-meh observa craintive son neveu. Il lui semblait qu’il détestait Ming-Hoa plus qu’elle-même ne pourrait jamais détester une autre personne. Elle n’avait jamais pu accepter les discours grandiloquents de ce vieux fou et comprenait qu’on puisse ne pas l’aimer. Cependant, quelque chose la gênait dans la colère de Ju-Long. Elle avait l’air d’une colère froide et meurtrière. Elle regarda longtemps son profil avant de détourner son regard. La nuit de la mort de Cuifen, il était rentré les yeux hagards, ceints de cernes mauves. Sans un mot il avait pris un des berlingots restés sur la table du mariage de sa cousine et l’avait avalé d’une traite. Elle se souvint de la fureur noire qu’elle avait lue dans ses yeux quand son regard avait croisé le sien dans le miroir.

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Lire ici la première partie: Le passage

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