En suivant le croquemitaine

15 mars 2011

En suivant le croquemitaine

 

–          Maman, hurla la petite fille d’une voix plaintive. C’est le méchant croquemitaine qui est de nouveau venu pour m’emporter très loin de toi

–          Ne t’en fais pas, dors ! fusa la réponse articulée par une voix suave de la pièce d’à côté. Tu verras qu’il ne peut rien te faire. D’ailleurs si tu le regardes bien, tu verras qu’il est bien transparent et inoffensif. C’est notre croquemitaine familial et il n’est pas bien méchant.

–          Je veux dormir avec toi, je ne veux plus l’avoir près de moi, reprit la voix plaintive. La petite fille hasarda un regard de côté et effectivement, il avait l’air bien pâlot et peu capable de nuire à qui que ce soit. Cela dit, quelque chose dans le regard froid que jetaient ses yeux – la seule chose assez visible de tout son être – la glaçait.

–          Tu sais bien que c’est impossible. Dors maintenant et tu pourras venir me voir demain reprit la voix suave, légèrement crispée d’avoir à se contenir dans le noir de la nuit. Elle entonna ensuite une mélopée qui aurait rempli le cœur des plus gais de la mélancolie la plus profonde mais qui avait, par la force de l’habitude, un profond effet apaisant sur la petite fille. La quintessence de la mélancolie était désormais la seule représentation possible de paix et de douceur dans l’esprit de la petite fille.

–          Tu es un méchant croquemitaine mais tu ne me fais pas peur parce que maman va s’occuper de toi si tu m’embêtes, reprit la voix plaintive avec une pointe de défi. Sur ce, la petite fille rapprocha sa petite marionnette de son oreiller et s’endormit en lui tortillant distraitement la main tandis que le croquemitaine la regardait contrit et peiné. Lui aussi semblait sous l’effet très prenant de la nostalgie de cette mélopée entonnée par une voix qui cherchait à se fondre dans la nuit.

Le lendemain, la petite fille passa devant la pièce d’à côté et en se hissant sur la pointe des pieds déposa un baiser sur la joue de sa mère à travers le carré la rendant accessible. Elle la regarda encore pendant que la nounou de ses mains tentaculaires lui faisait la tresse quotidienne qui accompagnait son uniforme scolaire tout en préparant son déjeuner à l’emporter en s’arrêtant juste pour boutonner son haut et lisser les plis de la jupe de son uniforme. Il était tellement pesant cet uniforme qu’elle avait l’impression de porter une cuirasse.

Sa mère la regarda partir à travers le carré jusqu’à ce qu’elle soit dans la rue et hors de vue avec ses sœurs. A l’ouverture de la porte une bourrasque de pluie apportée par le vent s’engouffra dans le vestibule exigu et sa mère frissonna. Elle cria à l’attention de la nounou de baisser la toile qui séparait l’entrée de la rue. C’était une espèce de voile de misaine et remplissait bien la tâche de maintenir la pluie au dehors mais la nounou faisait exprès de ne pas l’utiliser correctement sachant que la mère ne pouvait se déplacer jusqu’à la porte d’entrée pour le faire elle-même. Ce cortège de petites misères qu’elle faisait à la maman semblaient satisfaire son esprit mesquin à la recherche d’une revanche contre la vie qui en avait fait une servante chez des familles plus fortunées que la sienne. La petite fille avait maintes fois observé ce manège entre les deux femmes avec un mélange de pitié, de colère et d’impuissance. La nounou savait très bien que le prix de sa défiance serait payé plus tard quand le papa rentrerait et pour autant que la mère ose se plaindre mais elle se disait sans doute que rien que de pouvoir atermoyer l’issue du châtiment suffisait à lui donner une satisfaction mesquine de pouvoir avoir le dessus au moins durant la journée.

Dehors les poubelles s’entassaient devant la fenêtre de la maman, autre mesquinerie qui donnait une satisfaction sans bornes à la nounou qui savait la maman incapable de sortir les enlever de dessous sa fenêtre sans son aide.

Les jours de la mousson, tout cela donnait lieu à un cloaque infâme dont les effluves finissaient par incommoder tout le monde, y compris la nounou, et après les premières tentatives dont elle avait personnellement souffert, elle avait perdu de sa superbe et avait fait en sorte d’assurer le ramassage régulier des poubelles pendant la mousson.

Le départ journalier vers l’école du bon berger « Good Shepherd » du personnage éponyme, le plus grand des bergers, le salvateur de nos âmes de brebis humaines ou autrement dit le Christ, se faisait dans les heures matinales afin d’éviter la cohue qui aurait pu contaminer en sueur et en paroles grossières le cheminement qui séparait l’école des quatre jeunes filles du parking se trouvant assez loin de l’édifice. Leur retour se faisait en fin d’après-midi, toujours aussi tôt que possible après l’école pour les mêmes raisons.

Tout se déroulait donc dans ce même train-train quotidien qui n’offrait que peu sinon pas de variations sur le même thème jusqu’à ce soir fatidique. La petite fille après son manège quotidien avec sa mère et le croquemitaine – qui bizarrement développait des contours plus précis chaque nuit à part au niveau des jambes inexistantes – s’était endormie comme d’habitude quand elle fut réveillée par un bruit sourd. Elle s’était glissée hors de son lit et avait trouvé la maisonnée dans un état d’excitation suprême. Il semblait que sa mère n’en pouvant plus des poubelles sous sa fenêtre avait jeté toute sa nourriture ainsi que les ustensiles dans lesquels ils étaient par la fenêtre. Ceci afin de créer suffisamment de colère dans le quartier à propos des poubelles laissées là-bas et de l’état général de la rue. Les phrases volaient dans tous les sens et la petite fille vit sa mère vociférer à travers la grille contre la nounou qui essayait tant bien que mal de justifier cette histoire des poubelles. La petite fille se glissa lentement en arrière pour échapper à tout ce bruit causé par ces adultes et qui lui causait une douleur intense à la tête et aux oreilles. Elle sentit la présence du croquemitaine à ses côtés et vit que son corps était désormais devenu tout à fait visible à part au niveau des jambes, tant et si bien qu’il semblait flotter. Il n’était plus juste un nuage de gouttelettes d’eau donnant une impression d’un visage comme avant, il était désormais une vraie personne avec un corps s’arrêtant aux hanches et un visage bien dessiné. Elle tendit la main vers lui et il la prit doucement dans la sienne qui semblait immense. Le contact de sa peau était froid. Sans un mot, elle le suivit hors de la pièce pour aller vers sa chambre. Elle se tourna vers lui et lui dit d’une voix douce « Je n’ai plus peur de toi. Tu n’es pas si méchant et ce n’est pas ta faute de toute façon si j’ai peur ».

Le croquemitaine ne dit rien mais se contenta de marcher à ses côtés d’un pas mal assuré dont la lenteur essayait de se calquer sur le petit pas court de la petite fille. Il la regardait de ses grands yeux noirs insondables mais elle n’avait réellement plus peur du tout.

–           Comment t’appelles-tu ? demanda la petite fille

–          J’ai plusieurs noms lui répondirent alors plusieurs voix émanant du croquemitaine. Je m’appelle Bien Sey Ance, lui répondit une. Je m’appelle Dés Esse Poare répondit une deuxième. Je m’appelle Dé Ceppe Sillon répondit une troisième. Elle perdit dans le brouhaha qui s’ensuivit le reste des autres noms mais d’un coup les voix se turent et du silence sortit l’exclamation suivante « Je m’appelle Grant d’Ihr » reprise par plusieurs voix émanant de concert du croquemitaine

–          C’est bizarre, rétorqua la fille. Quand grand-mère est morte, on a mis un pita feu sur sa pierre qui disait Grand-mère, maman, tante, et tout et à la fin Rajambal. Pour toi ça va être beaucoup trop de noms. Il n’y aura pas assez de place sur une pierre

–          Ca s’appelle une épitaphe, dit le croquemitaine d’une voix douce mais ce n’est pas grave parce que, vois-tu, je ne mourrai jamais et n’en aurai jamais besoin d’une.

Et c’est en suivant le croquemitaine ce soir-là que la petite fille sentit comme il avait été vain d’essayer de le faire partir avant. Ce soir-là, quelque chose dans sa poitrine avait fait un drôle de bruit dans sa tête. Elle avait senti juste en dessous de la bande en satin que sa maman lui nouait d’habitude les jours de fêtes en un beau nœud blanc éclatant à gauche une espèce de frémissement comme un oiseau qui essayait de sortir. La douleur fut très brève mais tangible mais n’égalerait jamais en intensité ce qu’elle ressentirait le jour d’après avec les événements qui s’y déroulèrent et qui lui firent donner une présence permanente ainsi que des jambes au croquemitaine.

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