La colère de Ju-Long et le désarroi d’Eu-Meh

La colère de Ju-Long et le désarroi d’Eu-Meh (troisième partie de la nouvelle “Qui a tué Cuifen?”)

28-29 janvier 2011

 

« Elle était belle et bonne, une authentique âme généreuse qui voulait aider les autres et faisait tout pour que sa mère et elle puissent vivre dignement après la mort de son père. Je la voyais grandir et savais.. » disait Ming-Hoa quand un fracas d’une chaise rejetée en arrière l’interrompit net. Il sortit de sa rêverie et vit Ju-Long qui se dressait devant lui les poings serrés, le visage livide, les yeux emplis d’une haine palpable.

« Assez », s’écria Ju-Long. « Tu ne la connaissais pas vieux fou ! Tu ne pouvais pas la connaître. Penser une telle chose est un sacrilège, un crime contre la nature. » A chaque mot il se rapprochait menaçant de Ming-Hoa dont les yeux écarquillés de surprise avec leur pupilles dilatées de peur étaient la seule zone de couleur ternie comme des cristaux de silicium dans son visage livide. Ju-Long regarda les yeux de Ming-Hoa rouler dans tous les sens avec une envie irrépressible de lui fermer à jamais ses yeux. Les fermer comme ceux de Cuifen étaient maintenant fermés. Cuifen et ses yeux comme des lacs pourpres dans lesquels se seraient jetés des arbres verdoyants. Cuifen qui le regardait avec ses yeux rieurs comme un arc en ciel après l’orage quand elle lui tendait les rênes. Cuifen qui gisait morte à quelques mètres de lui, à quelques mètres de ce vieux fou qui osait dire qu’il la connaissait. Il aurait voulu passer un effaceur magique sur tous ces mots prononcés par ce scélérat dont la démesure n’avait d’égale que la méchanceté gratuite.

« Ju-Long ! » s’écria Eu-Meh. Elle ne comprenait pas ce qui avait pris son neveu d’oser faire un tel esclandre et durant l’oraison aux morts en plus ! Elle se dit qu’elle l’avait donc si mal élevé depuis la mort de sa mère qu’il ne reconnaissait plus les valeurs que sa sœur avait essayé de lui inculquer : respecter les aînés et le repos des morts, ne jamais interrompre les cérémonies sacrées ! Qu’avait-elle fait au juste pour mériter une telle honte ? Elle avait pourtant toujours travaillé de jour en nuit et de nuit en jour pour pouvoir mettre de quoi manger sur la table et son neveu n’avait jamais manqué de rien. Chaque fois qu’elle se levait à l’aube pour reprendre son travail à la boulangerie après à peine quelques heures de sommeil, elle priait pour que Bouddha apporte un peu de paix à ce jeune homme si renfrogné et colérique depuis la mort de sa mère. Elle avait toujours su que Ju-Long était un jeune homme vivace et adolescent son comportement l’avait souvent fait voyager de déboires en déboires mais avec la fréquentation de Cuifen il semblait qu’un changement s’était opéré en lui. Dès le jour où elle lui avait présenté Cuifen qui se portait volontaire pour le travail à l’écurie, Ju-Long semblait transformé et sortait volontiers de sa coquille pour échanger bavardages et rires avec Cuifen. Lui d’ordinaire si secret venait souvent lui révéler quelques confidences dont la plupart gravitaient autour de Cuifen : la maison où elle aimerait vivre, les rêves qu’elle avait d’aller dans la grande ville vivre chez sa tante et faire une carrière de chanteuse, la couleur changeante de ses yeux quand elle riait, le parfum de sa nuque quand ses cheveux étaient relevés en chignon et qu’elle s’agenouillait à ses côtés pour vérifier les sabots des chevaux ainsi que mille autres détails qui lui semblaient de la plus haute importance. Eu-meh l’écoutait avec tendresse et amusement y compris quand il lui avait dévoilé sa « stratégie » pour faire en sorte que Cuifen tombe amoureuse de lui.

-Facile, avait-il dit. Il suffit de l’écouter parler et de dire oui à tout ce qu’elle dit. Il suffit de tout lui promettre et elle sera follement amoureuse. Ne suis-je pas beau, jeune et plus fortuné qu’elle ? Si en plus je suis d’accord de faire tout ce qu’elle veut, elle va m’aimer.

– Es-tu certain d’avoir bien compris Cuifen, mon chéri, avait-elle rétorqué. Tu sais, les jeunes filles de nos jours ne se satisfont plus de ce qui nous semblait acceptable à nous les aînées. Elles ont d’autres envies aujourd’hui.

– Elle veut être chanteuse et je l’aiderai à accomplir ce rêve. Elle ne pourra pas ne pas m’aimer avec ceci, avait-il conclu triomphal

Eu-meh l’avait regardé avec un mélange de curiosité et de pitié. Combien les hommes ne comprenaient pas le cœur des femmes et leur complexité. Tout leur semblait si simple et si logique. Elle avait soupiré de regret en pensant à ses propres déboires amoureux. N’avait-elle pas elle-même été victime de ces raisonnements simplistes qu’avaient tenus son fiancé il y a de cela bien longtemps ? Elle pensa à son fiancé parti à la guerre, à toutes ces lettres qu’il lui avait écrites et qu’elle avait lues avec résignation, sans l’ombre d’un sentiment d’amertume. Aujourd’hui elle pouvait se l’avouer même si cela lui avait pris longtemps pour arriver à ce résultat. Elle avait été contente qu’il parte à la guerre et qu’il ne soit plus à ses côtés surveillant ses moindres faits et gestes et lui dictant sa conduite. Au fond, elle aurait tant voulu être comme Cuifen sans aucun père qui puisse l’obliger à épouser un mari de son choix. Elle-même n’avait eu aucun choix et avait dû accepter le cœur lourd de renoncer à ses études pour commencer l’apprentissage de la vie de parfaite épouse. Cuifen, elle, était libre de ses choix avec pour tout parent une mère qui non seulement ne l’empêchait pas de se balader librement mais qui plus est semblait bien contente de l’envoyer seule faire des emplettes y compris quand il s’agissait d’aller chez le vieux Ming-Hoa.

Elle n’avait jamais compris comment Chow ne s’était pas aperçu de l’infatuation de Ming-Hoa pour Cuifen. Si Chow avait été une femme plus sentimentale elle aurait vite compris que ce n’était pas un sentiment paternel qui animait Ming-Hoa mais bien autre chose de plus charnel. Mais Chow n’était pas sentimentale et ne pouvait pas se permettre le luxe de l’être. Très tôt après son mariage à un ivrogne, Lee, qui la battait et avait dépensé tout son argent en beuveries elle avait eu Cuifen comme à la sauvette, un jour qu’elle tissait un tapis de laine destiné à la vente. Elle avait à peine proféré un son durant le labeur et Cuifen à peine née, elle avait taillé le cordon qui la reliait à elle avec le cimeterre qui était le seul héritage qui lui restait de ses ancêtres. Peu de mois après la naissance de Cuifen, son mari était mort d’une noyade dans une rizière ; il avait été tellement ivre qu’il n’avait pas pu se relever de la dizaine de centimètres d’eau dans laquelle il gisait face contre terre. A l’annonce de sa mort, Chow n’avait exprimé aucune peine mais avait accepté avec la même résignation stoïque cette nouvelle comme elle avait accepté les coups infligés par Lee. Elle avait juste demandé d’une voix terne si on avait bien retrouvé le palot à ses côtés et si on voulait bien le lui rendre pour qu’elle reprenne ce travail-là aussi maintenant que son mari était mort. Eu-Meh qui avait accompagné les porteurs de cette nouvelle n’avait pas été surprise que Chow ne soit pas peinée bien que sa remarque à propos du palot la laissait songeuse. « Quelle drôle de bonne femme » s’était-elle dit en sentant un frisson lui parcourir le dos à la vue du visage inexpressif de Chow.

Un cri étranglé la tira brusquement de sa rêverie. Ming-Hoa, le visage convulsé était en train d’essayer de se débattre et de se libérer sans grand succès de la poigne de Ju-Long qui l’avait pris à la gorge. Ju-Long, les yeux exorbités, le visage convulsé semblait pris par une crise de démence et ses mains autour du cou frêle du vieux semblaient démesurément grandes et rudes. Il hurlait « C’est ta faute vieux fou. C’est ta faute. Tu n’es qu’un vieux vicieux, un débris, une aberration de la nature. C’est ta faute si elle est morte. »

L’ensemble des hommes présents durent se jeter sur Ju-Long pour le maîtriser et une fois à terre, il éclata en sanglots et continua de murmurer comme une litanie « Ta faute, ta faute, ta faute ..»

Ming-Hoa qui essayait de retrouver sa dignité recula d’un pas vacillant avant de s’arrêter net en sentant le froid du sépulcre de Cuifen. Il se retourna lentement et regarda le beau visage de Cuifen qui semblait dormir. Elle était si belle et si paisible dans son sommeil.

– Lève-toi, s’écria-t-il soudain à l’encontre de Cuifen. Tu n’es pas morte, tu ne peux pas être morte. Je te tenais pleine de vie entre mes mains. Ton cœur battait comme un oiseau sauvage. Tu étais pleine de vie. Tu es pleine de vie, lève-toi, hurla-t-il de manière plus véhémente.

Il commença à secouer le sépulcre et deux des hommes durent quitter la mêlée provoquée par Ju-Long pour le maîtriser à son tour. Tout s’accéléra soudain et ils décidèrent qu’il était mieux d’enterrer vite Cuifen avant que sa vue ne provoquât encore d’autres dégâts. Certains se souvenaient de combien sa vue avait fait battre leurs cœurs et se dirent qu’elle devait sans doute avoir jeté un maléfice sur tous les hommes pour qu’ils perdent ainsi la raison. Une partie d’entre eux fit glisser le sépulcre sur les roues pour l’emmener au cimetière tandis que les autres continuaient à maîtriser Ju-Long dont le seul objectif semblait désormais de tuer Ming-Hoa. Ce dernier semblait avoir perdu l’esprit et gémissait d’une voix caverneuse « Lève-toi Cuifen. L’heure de ta résurrection a sonné. » Il reprit d’une voix plus forte « Lève-toi, tu ne peux pas mourir car tu es à moi et tu feras comme je te l’ordonnerai ».

Durant toute la lutte, Chow était restée immobile, le visage blafard couvert de larmes qui coulaient silencieusement le long de ses joues. Mais quand Ming-Hoa prononça sa dernière phrase, elle sembla sortir d’un coup de sa torpeur. Elle se retourna vers Ming-Hoa, le visage contorsionné de haine.

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Lire ici la première partie: Le passage

Lire ici la deuxième partie : Le discours de Ming-Hoa